Musée Picasso Paris, 2013
Concours pour l’identité visuelle
Avec Emmanuel Labard & Jean-Baptiste Levée
— Projet non retenu, 2e position —
/
Le contexte du projet
Le musée Picasso Paris ouvrira de nouveau ses portes en mai 2014, après la rénovation complète de sa partie historique — l’Hôtel Salé — et la construction d’une extension côté jardin, conduites par l’architecte Jean-François Bodin dans le respect de l’histoire du lieu et de la transformation initiale de 1976 par Roland Simounet. De nouveaux espaces, une nouvelle configuration dédiée à la plus importante collection des œuvres de Pablo Picasso et aux passions qu’elle suscite, amènent aujourd’hui à une réflexion sur l’identité et les enjeux de ce lieu.

En premier lieu, comment nommer une institution dont l’objet même, son principal sujet, est soumis à une si forte pression commerciale ; où l’utilisation du nom Picasso n’est pas sans contrainte et sans complexité dans notre société marchande comme la nôtre ? Quelle est l’authenticité de son usage ? Qu’en est-il à Vallauris, Antibes, Málaga ou Barcelone ? Par conséquent cette relation aux ayant-droits oriente la question qui est posée. Le nom officiel complet du « musée Picasso Paris » peut-il s’effacer pour laisser la place aux initiales « MPP », comme nous le suggère le cahier des charges de la consultation ? Ce serait un paradoxe pour une collection qui comprend plus de 5 000 œuvres issues des dations successives des héritiers de l’artiste et qui se situe, à ce titre, au premier plan des musées qui lui sont consacrés. Cet aspect ne doit pas faire oublier que, par son œuvre, « Picasso incarne tout l’art du XXe siècle » et qu’il fut un génie joueur, comme le définissait Michel Leiris. In fine, face à cette équation à double entrée, quel jeu imaginer ? Quelle serait l’articulation formelle entre le nom de l’artiste, celui de l’institution et le sigle MPP ? Quel sens lui donner pour une compréhension immédiate par tous les publics ? Par quels moyens lui trouver une tonalité propre susceptible de traduire « le concept intellectuel du musée », d’être en adéquation avec l’esprit Picasso et comment l’exprimer à travers une identité visuelle ?

Au regard du sujet, l’identité visuelle devra être singulière et développer, par les particules élémentaires qui la composent, un langage formel d’une grande amplitude, guidé pour cela par des règles rendant possible l’improvisation. Sous cette forme, elle se rapproche d’une harmonie musicale dessinant la tessiture de la voix qui permet d’identifier l’auteur du message : le musée Picasso Paris. Ses principes graphiques ne doivent pas être figés mais déclinables par ceux qui vont se l’approprier, aussi bien en interne (courriers, relations presse…) qu’en externe (graphistes…), et devront répondre à leur fonction première — transmettre une information claire — en permettant une multitude d’expressions et de variations. « La déclinaison fait partie du sujet ».

Le fruit de notre réflexion et les propositions qui en découlent, présentés ci-après, sont pour nous le point de départ d’une construction collective, nourrie à la fois par Pablo Picasso et par son œuvre, mais également par l’échange avec les interlocuteurs du musée, autour d’un projet d’écriture à plusieurs mains.

L’enthousiasme du projet
Répondre, c’est avant tout choisir les mots pour formuler la réponse. Notre réflexion s’est donc nourrie des envies émises par l’institution à travers la lecture du cahier des charges, et de la démarche créative de l’artiste, dont l’œuvre possède une force d’attraction sans équivalent dans l’histoire de l’Art. « La notion de processus est la base de l’approche formelle de Picasso », écrit Marilyn McCully. « Peintures et dessins ne sont pas de simples témoignages de ce qui a été observé [ … ], ce sont avant tout des démonstrations de l’acte de créer ». Nous nous sommes appuyés sur un processus analogue, inspiré par la réinterprétation incessante que Picasso a pu faire de son œuvre et de ses références, « cette juxtaposition effrontée (et virtuose) de techniques nobles et de moyens incongrus », cette « expressivité picturale » qui bouscule et construit à la fois tout un langage figural.

« On n’est pas là pour plaire, on est là pour écrire quelque chose », comme l’a précisé Anne Baldassari. L’écriture, au propre comme au figuré, sera la « base essentielle » de notre projet pour le musée Picasso Paris ; sa typographie en sera l’expression majeure. La réserve exprimée dans le cahier des charges à l’égard d’une approche graphique trop « illustrative » fait la part belle aux œuvres, à la représentation de Picasso, à son parcours et à l’héritage laissé à d’autres artistes contemporains et à nous-mêmes.

Les variations perpétuelles sont au cœur de l’œuvre de Pablo Picasso et de sa démarche artistique ; réinvention, réécriture, diversité, profusion, fantasque, onirique… il représente toutes ses notions à la fois. Cette « réinvention vertigineuse, est d’autant plus paradoxale qu’elle est entièrement adossée au passé, au recyclage obsessionnel de son œuvre et de toute la mémoire artistique ». La relation qu’il a entretenu avec ses propres références illustre bien un « Picasso qui n’obéit à aucun canon artistique mais unit les contraires. »

Un musée habité
«Il n’y a qu’un artiste ici, c’est Picasso ». L’identité visuelle que nous proposons n'amène aucune concurrence entre l'artiste et le graphisme, qui est au service du message, et où chaque élément doit trouver sa place au sein d’un équilibre général: artiste - œuvres - institution - information. L’architecture du lieu, aussi belle soit-elle, ne nous semble pas un élément identifiant sufisamment fort pour rivaliser avec l’aura internationale de Pablo Picasso dans la mémoire collective. Notre choix
se tourne tout naturellement vers lui et nous empruntons les chemins qu’il a dessinés avant nous.

Les typographies exclusives du Musée Picasso Paris

Le dessin de la lettre
« La typographie est la forme solide du langage ». Son dessin exprime la notion de contraste et de famille. Contraste tout d’abord, car ces caractères sont volontairement dénués de courbes mais leurs facettes reconstituent l’impression de rondeur. Famille ensuite, car les formes qui se retrouvent dans toutes les variantes typographiques sont simplifiées, dénudées, réduites à leur squelette. Les caractères conservent toutefois leurs qualités de lisibilité dans les petits corps, et permettent de composer des titres puissants pour une utilisation à grande échelle. Nous jouons avec « la perception toujours changeante que l’on a en regardant les choses, l’acte de voir, comme le disait Einstein [au sujet de Picasso] ». C’est en outre une écriture radicale, à contre-courant de certains canons : les « pièges à encre » — traduction littérale de l’anglais ink trap, — habituellement prévus pour une utilisation à de très petits corps, sont ici proéminents. Cette particularité du dessin de lettre, à l’origine fonctionnelle, est réinterprétée et devient un ornement exubérant. Picasso savait dessiner selon les canons, mais a choisi de ne pas toujours le faire.

Les familles de caractères
Deux familles de caractères — déclinées en 6 versions pour l’esquisse —définissent le langage de notre proposition : Alphabet Serif (regular, regular italique), Alphabet Sans Serif (light, regular, bold) complété d’une version Titrage (bold). L’œuvre de Pablo Picasso s’est continuellement nourrie d’allers-retours et de réécritures ; il en est de même pour la palette typographique proposée qui mélange plusieurs grandes époques de l’histoire de la typographie. Le caractère à empattements est inspiré des créations contemporaines de Vélasquez, alors que sa version sans empattements est proche des linéales utilisées par les Avant-gardes, en une réinterprétation libre, notamment dans sa version Titrage, qui mélange signes primitifs et contemporains. Tous les caractères sont interchangeables au sein d’un texte : leur design est dit « compatible » car il n’est pas nécessaire d’ajuster les tailles pour les mélanger. Ils sont construits selon les mêmes proportions et leur variété permet non seulement aux graphistes aventureux de composer avec une grande liberté tout en conservant les principes de la charte graphique, mais également au personnel du musée de l’utiliser dans leurs documents. Du cartel au site web et du carton d’invitation à la papeterie, la typographie règle d’emblée les questions de déploiement de l'identité et du maintien de la cohérence. Les polices de caractères sont suffisamment « sages » et fonctionnelles pour éviter qu’une lassitude ne s’installe, et suffisamment singulières pour être identifiantes.

Leur utilisation
Des règles d’usage de la typographie peuvent être mises en place pour structurer et hiérarchiser l’information en profitant pleinement des variantes de style : capitale, bas-de-casse, italique, bold. Nous en présentons quelques possibilités dans les mises en situations.

L'esquisse typographique présentée pour ce concours a, depuis, été redessinée, ajustée et proposée à la vente chez Production type, sous le nom de Minotaur.